
Il fait très beau. Une promesse matinale d'un temps printanier. Non, pas "lahmoriya dial sbah lli tkhelli bnadem yertah". Non ! Disons que le soleil poite déjà son nez il est sept heures du matin. Le quidam peut l'entrevoir aux files des ruelles qui s'ouvrent sur la baie d'Alger, en empruntant la rue Michelet. J'adore Didouche Mourad, notre voisin de toujours, mais je suis pour le respect de la toponymie initiale d'Alger. Autrement dit, les rues, avenues, boulevards, places et battisses de cette ville, doivent pouvoir retrouver les noms qui sont les leurs depuis toujours. Je ne vise, par-là, que la partie, vulgairement dite, Européenne. Sinon, quoi de plus Algérois que l'aéro-habitat par exemple.
De même que personne ne songerait à transformer Sidi Abderahmane en "Saint Daman". D'emblée, tout cela peut paraître désordonné et pourtant, c'est dans l'ordre des choses. Ce qui a été baptisé doit pouvoir jouir d'un laquage historique. Qu'est-ce que vous auriez dit de moi si, par exemple, la veille, je retirais le nom du boulevard du Télemly puis j'irais assassiner Krim Belkacem, avec une cravate, dans sa chambre d'hôtel et le lendemain, je renommerais ce boulevard, de son Nom ? Un fou peut-être ?! Ou un dictateur, ancien collabo qui, pour se racheter agissait de la sorte.
Si je vous dis que jusque-là ce n'était pas mon sujet du départ, me croirez vous ?
Aux fur et à mesure que j'avance mon idée et au son du crépitement de ma plume, je me suis rendu compte que je ne pouvais pas dire ma phrase du départ sans qu'il n'y ait un petit décor d'agrément. Un nom, puis des noms, puis des personnages, puis une Histoire ! Ne vous inquiétez pas, je vais revenir à mes moutons, et retenez bien le mot.
Avant de le faire, je précise que cela n'est pas une situation isolée. D'autre tristes cas viennent aussi au secours de cette idée-là. On enterre les os et la mémoire d'un homme dans une cellule de gendarmerie et l'une des plus grandes artères cessera d'être le boulevard Baudin, au profit du Colonel Amirouche. Puis un autre homme étranglé par ses anciens amis dans une ferme marocaine, déclaré mort au champ d'honneur et c'est à la rue Colona d'Ornano de céder la place à la rue Abane Ramdane. J'aurais enfin fini avec l'hypocrisie, si j'étais le gouverneur d'Alger. Je n'aurais pas permis qu'on renomme Marie-Claire par Meriem Ddawya ni Anatole France Par Anathole Al Djazair. Mais je ne suis pas le gouverneur d'Alger.
Ainsi, revenu de mes rêveries et aveuglé par les rayons de l'astre matinal. Voilà que je tombe sur l'inattendu. Face à moi, une file indienne de tables tout en distance qui suit les courbes de la rue. La trop grande nappe blanche, lavée à la chlorophylle distillée, recouvre, en serpentant, cette chose aux mille-pattes immobiles. Posé, avec recherche, un massif montagneux de gâteaux de toutes formes, couleurs et senteurs. Du plus sec et croquant, au plus tendre, dégoulinant de miel.
Un contingent de cafetières de toutes les couleurs. Il y a aussi les Italiennes. Elles sont reconnaissables parmi toutes. Elles brillent au soleil naissant du matin comme le feraient les casques lourds, argentés, des pompiers de mon enfance. Ce sont d'ailleurs elles, qui laissent échapper au loin, ce mirage vaporeux qui sent bon l'arôme du café. Elles ne sont pas fermées. Pas comme les toutes modernes ! Colorées, comme des perroquets, maquillés à outrance, l'air hautain, aseptisées, d'où rien, ne profile et aux culs serrés. Les Italiennes, quant à elles, n'ont rien à prouver. Nous savons tous qu'elles sont faites pour cela. Belles, bavardes et expressives, comme Dalida ! En revanche, c'est leur café qui est serré.
La rue Michelet est emplie de bruit d'un coup. Elle grouille de monde. Les gens prennent place par grappes humaines. Le bruissement de leurs voix respecte le calme du matin. Des rires de plaisir ici et là, éclatent à l'étouffée. Le cliniquement des tasses et des sous-tasses renseigne l'aveugle qui, qui prend place à côté de moi, sur ce qui se trame. Aidé, à s'asseoir, par une jeune femme qui le sert et à qui il dit, stop. J'imagine qu'il a retrouvé la vue le temps de cet écoulement caféiné.
Elle lui murmure quelque chose en se penchant sur lui, puis s'en va. Je comprends que c'est justement à l'oreille qu'il a mesuré la tasse. Elle ne le voit pas quand il hoche un oui de sa tête. Elle s'évanouit dans la foule. Les cheveux comme au sortir d'un bain. Noirs, brillants, aux reflet à peine flamboyants quand elle passe sous un rayon de soleil.
Je me retourne vers mon voisin à la canne blanche à qui je dis bonjour. Je me présente. Il me dit qu'il savait qu'une personne était à côté de lui. Les aveugles vous font toujours savoir qu'ils ont vu. Il n'y a que du café ? Me demande-t-il. À cet instant, je suis parti loin. Maman me raconte toujours l'histoire d'une famille dont le fils est aveugle. Quand c'était le jour du poulet rôti, la maman en faisait cuire deux. Un poulet en entier pour son fils qui ne voit pas et l'autre poulet, c'est pour toute la famille. C'était un rituel et cette maman voulait, ainsi, apporter des compensations. Un jour, ce fils aveugle disparaît. On a ouvert son journal intime dans lequel il est écrit, ils me donnent un poulet, car je ne vois pas, pendant qu'eux doivent tous manger deux poulets chacun. Il y a bien d'autre choses, et même des gâteaux. Vous en voulez ?
Ce sont des mille-feuilles de l'Elbiaroise, la fameuse, dit ce papy sans âge à l'enfant qui semble être son petit-fils. Ils ont le même nez, à les observer. Le petit garçon s'en sert pour en renifler une, justement, non sans être rappelé aux règles de bienséances, par son aïeul. Non, moi, j'aime "ghribiya" comme celles de "mamani". Mais il n'y en a pas par ici. Il faudrait marcher jusqu'en haut de la rue, là où j'en ai aperçu. Oui, viens, on va y aller, répond le bambin. Le papy cède au capricieux petit monstre. En un clin-d'oeil, leurs places se vident. Comme si jamais ils n'ont étaient là, en face de moi.
Si cela ne tenait qu'à moi, j'aurais bien voulu écouter les suites de leurs conversations. Les échanges entre les petits enfants et leurs grand-parents sont toujours ou très sérieux ou très déconnant. Les grands-parents savent parfaitement qu'ils ont en face d'eux des petits cerveaux, parfois redoutables. Les parents, quant à eux, prennent toujours leurs enfants pour des bébés, même quand ces derniers deviennent grands. Les parents n'ont pas le temps pour toutes les questions envahissantes des enfants.
Pendant que s'évaporent au loin le papy et l'enfant, alors que je les suis du regard, je réalise qu'il y a de grands panneaux, parsemés ici et là, sur quoi je peux lire, en grand et en gras "bon petit déjeuner Alger". Ce n'est pas tout. Les hommes déversés par les rues adjacentes sont tous rasés de près. Je me rends compte que ceux qui m'entourent le sont tout autant. Leurs visages tendres donnent l'impression d'être des limaces ayant perdu leurs coquilles. Soudain, je les sens vulnérables. Ce sont des loups dont on a scalpé les fourrures et non plus des loups-garous, hurleurs. Puis ce n'est pas fini. Ils ont enlevé leurs Kamis, trop longtemps sur eux.
Les générations nouvelles doivent penser que certains naissent avec ce tube blanc sur le corps. Quant aux femmes, elles ont échangé leurs gris-mortifères voiles et autres étoffes contre des habits de la vie. Ces derniers, laissent respirer leurs cerveaux et leurs chevelures aux brises marines dont le font de l'air est frais. La promotion est à la couleur et non plus à la grisaille ni au ténébreux. La rue Michelet, déserte d'ordinaire, aux matins ramadanèsques, s'est transformée en un champ de coquelicots.
On peut même y admirer, si on donnait libre cours à son esprit vagabond, des herbes folles agrémentées de marguerites, pâquerettes et autres graminées.
Les hululements des minarets ont marqué un arrêt. Rien ni personne n'a donné d'ordre préambule de ces ripailles, potron-minet, de bonne heure et de bonheur.
Ramadanèsque, dis-je ? Eh, oui, nous sommes en plein mois de Ramadan. Comment cela peut-il m'échapper ? Alger, sans réserve, tord le cou au Ramadan !! Mais voilà pourquoi tous ces ballons multicolores voltigent au-dessus de nous, sur quoi il est écrit "après le déjeuner nous allons au travail".
Deux mots antinomiques, contradictoires, ennemis, hostiles, antagonistes, adverses, rivaux, contraires, opposés,
belligérants, définitivement irréconciliables, Ramadan et travail
Mais alors, c'est le réveil de tous ces gens-là que j'entends enfin ?
Non, c'est mon réveil à moi. Il est sept heures du matin. Je suis dans ma chambre et dans une heure et demi, je dois être au travail. De tous ces moutons, personne n'a enlevé sa laine. Les limaces ont encore leurs coquilles, les loups, gardent leurs fourrures du coup. Leurs kamis, tels ordonnés par le FIS. Ils jeûnent, vieux comme jeunes. Leurs odeurs buccales sont celles des chacals. Pour les hurlements, les minarets sont toujours prêts.
La rue Michelet se vide, les tables se dématérialisent, les gâteaux deviennent des cafards et se dispersent dans les caniveaux. Seul le petit-enfant, en compagnie de son papy, garde dans sa main, son montécao. En attendant qu'il grandisse et rejoindre, lui aussi le chaos. Les cafetières italiennes desserrent l'étau. Elles suivent un certain Ali Talia. Il les ramène chez elles, en un éclair, sur les ailes d'un Buraq.
Je cours dans les rues de Paris pour échapper à mon trop beau rêve cauchemardesque. Je compte trouver la paix, dans la réalité locale. Loin de la faim, de la léthargie, des ronflements, post S'houriques! Je vois ma station de métro. Je commence à renouer avec la réalité quand aboiee au loin d'une rue, tout ce qu'il y a de plus parigot, une voix belliqueuse : "tu ne respectes même pas mon jeûne, tu m'attaques dans mes sentiments, tu manges devant moi dès le matin et en plein mois de Ramadan.... Mais je vais t'éclater, salopperie."
Le bruit du métro fini de me réveiller. À ce prix-là, je ne veux pas rêver. Et à défaut d'Alger, c'est ma nuit prochaine qui sera blanche.
Firman
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